
CONFÉRENCE DE PRESSE CONCÉDÉ PAR FELIPE PÉREZ ROQUE, MINISTRE CUBAIN DES RELATIONS EXTÉRIEURES, À LA PRESSE NATIONALE ET ÉTRANGÈRE AU SUJET DU VOTE À LA COMMISSION DES DROITS DE L’HOMME, AU SIÈGE DU MINISTÈRE, LE 14 AVRIL 2005
Modérateur: Bonjour à tous. Je vous souhaite la bienvenue à cette conférence du ministre des Relations extérieures, Felipe Pérez Roque.
Monsieur le ministre, toute la presse nationale est là, ainsi que soixante-quatorze journalistes étrangers, représentant cinquante-quatre organes de vingt-et-un pays.
Je vous cède la parole.
Felipe Pérez: Je remercie tous les correspondants de la presse nationale et étrangère.
Voilà quelques minutes, le gouvernement des Etats-Unis est parvenu à imposer, par des pressions et des chantages brutaux, une résolution infâme contre Cuba. Vous pouvez voir le résultat du vote sur l’écran : 21 voix contre 17, et 15 abstentions.
Ce résultat obtenu par l’administration étasunienne s’explique par les raisons suivantes :
Premièrement, elle a exercé des pressions réussies sur le gouvernement de l’Arabie saoudite pour qu’il passe de son vote contre de l’an dernier à son vote pour d’aujourd’hui. On sait que le prince héritier sera reçu par le président Bush, le 24 avril, dans son ranch texan.
Deuxièmement, le nouveau gouvernement ukrainien du président Viktor Iouchtchenko a voté pour, alors que l’Ukraine avait voté contre l’an dernier. On sait que le nouveau président s’est rendu la semaine dernière à Washington où il s’est engagé par écrit, dans une déclaration publique, à soutenir le gouvernement Bush dans sa campagne contre Cuba et le Bélarus. Juste au moment où l’on fête le quinzième anniversaire du programme grâce auquel notre pays a soigné gratuitement à ce jour dix-huit mille petits Ukrainiens victimes de l’accident nucléaire de Tchernobyl.
Nous savons que la presse, l’opinion publique ukrainiennes sont indignés devant cette décision de nouveau gouvernement de faire chorus avec la campagne étasunienne contre Cuba et de voter contre elle.
Bref, ces deux pays, qui avaient voté contre la résolution l’an dernier, l’ont votée cette fois-ci à cause de situations spécifiques et des fortes pressions étasuniennes.
Troisièmement, l’administration Bush, nous le savons pertinemment, a exercé de très fortes pressions sur le continent africain et obtenu l’abstention de certains pays qui avaient voté contre l’an dernier et s’opposaient normalement à cette manipulation de la question des droits de l’homme. Oui, d’énormes pressions : appels téléphoniques de très haut niveau, de la secrétaire d’Etat, du président en personne ; envoi de fonctionnaires dans les ambassades étasuniennes accréditées devant ces pays, pressions des ambassadeurs eux-mêmes, ont fini par obtenir que le Burkina Faso, le Togo et le Swaziland, qui avaient voté contre l’an dernier, s’abstiennent cette année-ci.
Ce qu’il y a d’impressionnant, c’est que, malgré ces pressions étasuniennes, neuf pays africains sont restés fermes et ont voté pour Cuba : l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Ethiopie, le Soudan, le Congo, la Guinée, le Kenya, le Zimbabwe ; tandis que l’Erythrée, qui s’était abstenue l’an dernier, a voté cette année en faveur de Cuba.
Mais trois pays africains, je le redis, n’ont pas pu supporter les pressions et se sont abstenus.
Finalement, les USA ont obtenu que le Pakistan, plongé dans une situation géostratégique particulièrement complexe, qui avait voté neuf fois de suite contre cette résolution, s’abstienne cette année-ci.
Ainsi donc, les USA sont parvenus à ce que deux pays, l’Arabie saoudite et l’Ukraine, qui avaient toujours voté pour Cuba, votent cette fois-ci contre elle ; que trois pays africains, le Burkina Faso, le Togo et le Swaziland, et un pays asiatique, le Pakistan, qui votaient contre la résolution, s’abstiennent cette fois-ci, incapables de résister aux pressions.
Ce qui explique le résultat final.
Cuba tient toutefois à signaler l’échec de la prétendue « latino-américanisation » de la Résolution à Genève.
Les USA avaient obtenu les années précédentes qu’un groupe de pays latino-américains joue un rôle actif dans ce sens, vote pour eux et aille jusqu’à parrainer leur résolution. Mais des changements sont intervenus dans la région, surtout à partir de la victoire et de la consolidation de la Révolution bolivarienne dirigée par le président Chávez au Venezuela, et des victoires électorales de gouvernements progressistes. Bref, le panorama latino-américain s’est modifié. Au point que cette année, aucun gouvernement d’Amérique du Sud n’a voté la résolution étasunienne.
Exception faite de trois voix traditionnelles que les USA obtiennent en Amérique centrale : le Costa Rica, le Honduras et le Guatemala, qui ne méritent aucun commentaire parce que leur dépendance envers Washington saute aux yeux, et du Mexique, l’Amérique latine a agi dignement et a refusé de se plier à cette nouveau manipulation politique contre Cuba.
Aux abstentions de l’Argentine, du Brésil, de l’Equateur et du Paraguay, se sont ajoutées cette fois-ci celles du Pérou et de la République dominicaine. Nous voyons là un geste tout à fait positif de ces deux derniers pays qui avaient voté aux côtés des USA l’an dernier. La République dominicaine a un nouveau gouvernement, vous le savez.
Par ailleurs, pour la première fois depuis six ans, les USA ont été contraints de présenter eux-mêmes leur résolution, faute de trouver un autre gouvernement qui le fasse à leur place.
Je tiens aussi à souligner que la majorité des pays membres de la Commission, autrement dit 32 sur 53, n’ont pas voté la résolution étasunienne, malgré les fortes pressions de Washington, soit votant contre, ce qui est héroïque, soit s’abstenant. Ça représente presque les deux tiers de la Commission, bien que, je le répète, l’administration étasunienne l’exige et exerce des pressions dans ce sens.
Pour obtenir cette compagnie de vingt pays, les USA ont dû, par ailleurs, renoncer à condamner Cuba, ont dû affaiblir leur texte. Le langage de condamnation péremptoire des années antérieures s’est peu à peu affaibli, au point qu’on en arrive à la résolution actuelle exempte de tout jugement et de toute critique de Cuba.
N’empêche que le gouvernement cubain la considère discriminatoire, marquée au sceau de l’ingérence, parce qu’elle maintient un mécanisme injustifié de suivi de Cuba et permet aux USA d’atteindre leur objectif essentiel : maintenir le thème Cuba à l’ordre du jour de la Commission des droits de l’homme pour l’année suivante, dans le cadre du point 9, consacré aux violations les plus graves. Objectivement, cette inscription est impossible à justifier eu égard à l’intitulé de ce point. Seul leur pouvoir permet aux USA de perpétuer cette question et de justifier leur politique d’agression et de blocus contre Cuba.
Mais, et je tiens absolument à le souligner, les USA ont dû renoncer à condamner Cuba et se contenter d’un texte dénué de la moindre critique au sujet de la réalité cubaine pour pouvoir obtenir ces vingt voix.
Ce qui constitue aussi, je crois, un indice que les temps changent, que la communauté internationale finit par se lasser de cette manipulation de cette question depuis maintenant plus de quinze ans!
Je tiens encore à souligner que la plupart des pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient ont voté contre.
Et je tiens à souligner le courage de ces gouvernements, je tiens à les remercier d’avoir résisté aux pressions de toute sorte des USA et d’avoir voté contre. Par exemple, la Chine, l’Inde et l’Indonésie. D’ailleurs, si le soutien que nous recevons se mesurait en nombre d’habitants, la majorité des habitants de la planète serait avec nous.
Nous remercions donc la Chine, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, le Kenya, la Russie, l’Egypte, l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Soudan, l’Erythrée, le Congo, le Qatar, la Guinée, l’Ethiopie et le Zimbabwe de s’être résolument opposés à cette manipulation des droits de l’homme au sujet de Cuba.
Je dois aussi dire clairement, en toute franchise, que Cuba ne reconnaît aucune légitimité à cette résolution et qu’elle ne coopérera en aucun cas avec le mandat frelaté qu’elle établit. Cuba ne reculera pas d’un iota de ses positions et ne cédera en rien en matière de principes. Cuba n’accepte pas cette résolution et ne coopérera pas, car cette résolution est illégitime, tout comme est illégitime le mandat confié à la représentante personnelle de la Haute-Commissaire aux droits de l’homme. Cuba ne permettra donc pas son entrée dans le pays et ne coopérera pas à son rapport, parce qu’il s’agit d’une manipulation scandaleuse, sélective et discriminatoire de ce point de l’ordre du jour, autrement dit les plus graves violations des droits de l’homme survenant sur la planète, que le pays qui la présente n’a aucune autorité morale à ce titre et qu’il n’existe aucune raison qui la justifie.
Cette année-ci, quand ils se sont rendus compte qu’ils ne pourraient pas compter sur le soutien habituel de l’Amérique latine, que seuls quelques pays les seconderaient, qu’ils ne parviendraient pas à « latino-américaniser » la question, les USA se sont mis très tôt à retomber de toutes leurs forces sur d’autres pays, surtout les pays africains, mais aussi les pays arabes et les pays asiatiques.
Leurs pressions ont été pires que les années antérieures. L’acharnement, la hargne de l’administration et de ses fonctionnaires n’ont pas de précédents. Ils ont recouru aux menaces les plus éhontées, surtout contre les pays africains, profitant d’une manière opportuniste de leur grave situation économique et sociale pour mener leurs sales manœuvres.
Je ne vais citer aucun pays nommément, bien entendu, parce que ce serait humiliant pour lui, mais je dois faire connaître de toute façon à l’opinion publique ces énormes pressions de l’administration étasunienne.
Ainsi, celle-ci a menacé directement à plusieurs reprises un pays africain de lui interdire d’exporter son coton aux USA.
Elle n’a cessé de menacer tous les pays africains de leur retirer les avantages de l’African Growth and Opportunity Act (Loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique, AGOA) qui facilite l’accès de certaines exportations africaines au marché étasunien en réduisant les tarifs douaniers, mais d’une manière sélective, ce qui constitue une arme puissante aux mains des USA. Or, on sait que la vie de millions de personnes dépendent de ces exportations de pays victimes d’un système économique international injuste.
Les USA ont fait savoir à un autre pays africain – qui nous l’a dit – que si le gouvernement votait pour Cuba, ils ne feraient rien pour empêcher une révolte de l’opposition avant les prochaines élections dans un climat tendu. Je répète : le représentant de l’administration Bush est arrivé dans la capitale du pays en question pour dire au gouvernement, alors en position de faiblesse, que les USA n’exerceraient aucune influence pour empêcher l’opposition d’agir violemment durant les élections s’il votait en faveur de Cuba!
Les USA ont aussi exercé des pressions sur un gouvernement africain au petit matin – alors qu’il nous avait confirmé la veille au soir qu’il voterait comme les années précédentes, autrement dit contre la résolution étasunienne – en téléphonant au ministre des Finances. Ce genre de décision se prend censément au ministère des Affaires étrangères. Eh bien, le coup de fil a été adressé au ministre des Finances. On n’a pas de mal à imaginer le genre d’arguments que les USA ont employé pour faire renoncer ce pays africain au petit matin à une position qui était pourtant décidée la veille au soir et à le faire s’abstenir.
Les USA ont menacé un petit pays asiatique, s’il votait pour Cuba, de renvoyer les très nombreux réfugiés qui vivent chez eux, ce qui mettrait en danger la stabilité nationale.
Il existe un pays centraméricain que les USA ne cessent de menacer de ne pas proroger le permis de séjour accordé annuellement à ses immigrants illégaux. C’est là un très fort instrument de pression, car cela impliquerait le retour de centaines de milliers de personnes, même si ces personnes vivent dans des conditions précaires aux USA.
Par ailleurs, les USA ne cessent de faire pendre au-dessus des pays centraméricains une autre épée de Damoclès : l’autorisation finale du Congrès à l’entrée en vigueur du Traité de libre-échange avec eux. Une autre arme puissante pour les maintenir sur la bonne voie vis-à-vis d’eux…
Voilà juste quelques exemples qui vous donnent une idée de la façon dont les USA parviennent à leurs fins et imposent leur résolution!
Quant à l’Union européenne, qui nous a offert cette année une première : parrainer en bloc, comme un seul homme, la résolution étasunienne, et a voté comme toujours contre Cuba, elle s’est de nouveau pliée à la politique agressive des Etats-Unis.
Le rôle que joue l’Union européenne est vraiment pathétique ! Défaillante, servile, hypocrite, alignée sur les USA contre les petits pays, son attitude fait honte. Et prouve son incapacité à se doter envers notre pays d’une politique à elle, d’une politique indépendante.
Nous avions cru que l’Union européenne pourrait mettre en place sa propre politique, mais nous nous sommes trompés.
Je tiens à rappeler que le 31 janvier dernier, le Conseil des ministres de l’Union européenne, au lieu de rectifier purement et simplement ses coûteuses erreurs de politique envers notre pays, a adopté une position mi-figue mi-raisin, autrement dit suspendre à titre provisoire les sanctions diplomatiques adoptées le 5 juin 2003.
C’était un pas dans la bonne direction, pourrait-on dire, vers la normalisation des relations. Oui, mais c’était un pas contradictoire, insuffisant, timoré : « J’avance, d’accord, mais juste un tout petit peu. » Et ceci se doit, nous le savons, aux très fortes pressions que l’administration Bush a exercées par le biais de ses nouveaux satellites d’Europe de l’Est, en particulier de la République tchèque qui a bloqué un engagement plus sérieux de la part du Conseil des ministres de l’Union européenne.
De son côté, d’une manière unilatérale, prudente et constructive, Cuba avait au préalable « dégelé » - j’emploierai moi aussi ce terme lancé par la presse – les ambassades européennes à La Havane ; elle avait ensuite présenté des propositions sérieuses et audacieuses aux autorités européennes, tant durant mon voyage en Europe que lors de la venue du commissaire Louis Michel, entre autres celle d’un véritable accord en matière de dialogue politique et de droits de l’homme qui permettrait des échanges bilatéraux mutuellement respectueux et souverains, sur un pied d’égalité, parce que Cuba n’accepte pas de leçons ni de contrôles, ni de l’Union européenne ni d’aucun autre pays. Notre proposition comprenait aussi des échanges, une collaboration dans des domaines où nous avons vraiment des choses à montrer et où nous avons des résultats irréfutables ; et nous étions prêts à discuter avec l’Union européenne, à converser, à collaborer dans des domaines comme le système électoral, le système judiciaire, le système pénitentiaire, la justice, à discuter de thèmes politiques, économiques, sociaux, de n’importe quel thème, parce que Cuba n’a pas peur de débattre de sa réalité, d’en parler. Notre seule condition était que l’Union européenne se dote d’une politique à elle et cesse de soutenir la manoeuvre des USA à Genève.
Nous leur avons dit : « Vous voulez une voie européenne vers Cuba ? Eh bien, en route ! Pourquoi ne vous démarquez-vous pas de cette manigance stérile et ne marchez-vous pas avec nous ? » L’Union européenne a dit oui au début, mais elle s’est mise très tôt à vaciller, à chanceler.
En parrainant en bloc – ce qu’elle n’avait jamais fait à ce jour, les vingt-cinq à la fois - la résolution des USA et en la votant, en faisant d’autres choses qu’elle a faites ces jours-ci, l’Union européenne renonce absolument, de notre point de vue, à ses propres intérêts ; c’est de nouveau du pareil au même, elle se subordonne aux USA d’une manière honteuse et s’engage de nouveau sur la voie de l’affrontement avec Cuba, au lieu de choisir la voie du dialogue. Le pire, c’est qu’elle ne prend même pas cette voie de son propre gré, mais comme allié au petit pied des USA, même pas en protagoniste, mais en figurant, en complice.
Je tiens à dire clairement que l’attitude de l’Union européenne à cet égard met en danger la normalisation en marche des relations et du dialogue avec Cuba. Je tiens à dire que Cuba analysera très soigneusement dans l’immédiat la façon dont les positions et les actions de l’Union européenne évolueront, et que, compte tenu de la conduite et des décisions que le Conseil des ministres adoptera en juin au sujet des prétendues sanctions : les éliminer une bonne fois pour toutes, les réimposer ou les proroger, elle décidera à son tour de maintenir ou de lever à titre provisoire ses mesures de « gel » imposées aux ambassades de l’Union européenne à La Havane.
Si la décision de l’UE est temporaire, la nôtre aussi. Elle agira, nous dit-on, en fonction de ce que nous ferons. Eh bien, nous agirons nous aussi en fonction de ce qu’elle fera, elle!
Nous analysons l’attitude de l’Union européenne et nous agirons en conséquence. Nous réviserons nos mesures en juin.
Nous n’avons pas reçu une seule preuve de la part de l’UE de sa volonté d’avancer vraiment, réellement, à la rencontre de Cuba. Au contraire, elle a fini par devenir la complice pathétique de l’administration Bush. Alors que nous avancions de notre côté à la recherche de voies conduisant au dialogue et à la coopération, l’Union européenne, du sien, durcissait ses positions à des niveaux sans précédents au point de parrainer en bloc la résolution étasunienne contre Cuba!
L’Union européenne a parrainé comme un seul homme cette résolution au moment même où elle conversait avec Cuba, où quelque chose était en marche, où certains gouvernements avançaient et reconnaissaient que la tentative de renouer les relations avec Cuba tombait sous le sens. Et c’est justement à ce moment-là qu’elle a fait ce qu’elle n’avait jamais fait avant : parrainer en bloc, se convertir en auteurs, aux côtés des Etats-Unis, de la résolution de ces derniers contre Cuba!
Bah, nous saurons à quoi nous en tenir dans les prochains mois…
Le Mexique. Je tiens à souligner que le gouvernement mexicain a de nouveau fait le choix de la confrontation avec Cuba, qu’il a de nouveau trahi les sentiments fraternels de son peuple généreux – des sentiments qui se sont exprimés au Congrès, au Sénat quand ils ont demandé au moins l’abstention, dans de nombreuses organisations non gouvernementales qui n’ont cessé de demander au gouvernement de rectifier sa position de l’année dernière, et dans l’opinion publique mexicaine.
Nous redisons au peuple mexicain notre affection, notre respect, notre gratitude pour sa position résolue. N’empêche que ses sentiments ont été trahis, que son affection et son amitié envers Cuba ne sont pas représentées par son gouvernement auquel s’imposent d’autres intérêts.
Je dois dire en toute franchise que le gouvernement mexicain, sous les pressions des USA, a rompu l’engagement qu’il avait pris à plusieurs reprise envers nous à différentes rencontres de différents niveaux, et même aux rencontres entre les deux ministres, de travailler à la normalisation des relations bilatérales sur des bases de dialogue et de respect mutuel, et de revenir à la position d’abstention qui avait été la sienne à la Commission des droits de l’homme à sa première année au pouvoir.
Cuba a toujours agi d’une manière transparente, dans l’honneur, respectant sa parole, faisant preuve d’énormément de patience, de modération et de prudence.
Le gouvernement mexicain, je le répète, n’a pas la moindre raison de voter contre Cuba, et surtout pas la moindre autorité morale pour critiquer Cuba. Le gouvernement mexicain ferait mieux, vraiment, de régler les graves violations des droits de l’homme dans son pays, notamment à la frontière avec les Etats-Unis où des centaines de Mexicains sont assassinés chaque année face à la tolérance et avec l’encouragement du gouvernement dont il s’est fait le complice pour agir contre Cuba. Alors que notre gouvernement se fait le défenseur de la vie des Mexicains assassinés à la frontière, le gouvernement mexicain se tait et vote aux côtés des USA contre nous, et il le fait, par-dessus le marché, dans notre dos et en violant des engagements antérieurs.
Je dois le dire en toute franchise, le gouvernement mexicain a négocié sa voix contre Cuba en échange du soutien des USA, dans la mesure où il aspire à décrocher le poste de Secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA). Il est évident que Cuba servait de monnaie d’échange.
Mais je dois dire que Cuba n’admet pas de pressions des USA ni de leurs laquais, et ira de l’avant d’une manière résolue.
Le gouvernement mexicain s’isole encore plus de l’Amérique latine – et le peuple mexicain doit en prendre note – et se situe parmi les rares gouvernements complices des USA dans leur tentative de condamner Cuba.
Le gouvernement mexicain va à rebours des courants d’intégration qui balaient aujourd’hui Notre Amérique.
Je dois par ailleurs annoncer quelque chose: des événements importants ont eu lieu depuis la dernière session de la Commission des droits de l’homme. Les preuves irréfutables des horribles tortures infligées aux prisonniers de guerre dans la prison d’Abu Ghraib, dans le camp de concentration que le gouvernement étasunien a installé sur la base navale de Guantánamo et dans d’autres prisons ont bouleversé la conscience universelle.
Le plus grave, c’est que toute les preuves indiquent qu’il s’agit d’un système autorisé, et non de manifestations violentes d’individus. Les tortionnaires n’étaient pas des malades isolés. Non, il s’agit d’un système autorisé au plus haut niveau – il existe des documents à cet égard – du gouvernement étasunien à partir d’une interprétation légale, infâme et fasciste, rédigée à la Maison-Blanche, qui signifiait une autorisation légale pour torturer les prisonniers.
Par conséquent, Cuba a décidé, et je vous en informe, de présenter à la CDH un projet de résolution sur la question des violations des droits de l’homme commises sur la base navale de Guantánamo. Et ce projet a été enregistré à 18 h à Genève (midi ici) au secrétariat de la CDH. Le vote aura lieu la semaine prochaine.
L’objectif de la résolution est que les mécanismes de la CDH enquêtent au sujet de la situation des détenus sur le territoire que les USA usurpent dans la baie de Guantánamo.
Nous distribuerons cette résolution aux correspondants. Je vais de toute façon vous la lire :
Question des détenus dans la zone de la base navale
des Etats-Unis à Guantanamo
La Commission des droits de l’homme,
Considérant que la Charte des Nations Unies impose aux Etats l’obligation de romouvoir par la coopération internationale le respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentaples par
Consciente de ce que toutes les personnes ont le droit au respect des droits de l’homme reconnus dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et ayant à l’esprit que plusieurs de ces droits ne prescrivent pas et ne peuvent faire d’aucune dérogation en aucune circonstance,
Rappelant le devoir de tous les Etats de respecter et d’exécuter les obligations qu’ils assument aux termes des instruments internationaux, y compris ceux qui concernent les droits de l’homme, auxquels il seraient partie,
Rappelant également l’observation générale nº 31 du Comité des droits de l’homme, adoptée le 29 mars 2004 à sa 2187e réunion,
Rappelant la demande présentée au Gouvernement des Etats-Unis, le 25 juin 2004, par quatre Rapporteurs thématiques de la Commission afin de pouvoir rendre visite aux personnes détenues au motif d’allégations de terrorisme, y compris celles se trouvant à la base navale de Guantanamo,
Ayant présent à l’esprit la Déclaration du 4 février 2005 dans laquelle les experts chargés de six mécanismes spéciaux de cette Commission ont exprimé leurs graves préoccupations sur la situation des détenus à la base navale de Guantanamo, malgré une évolution positive intervenue les derniers mois,
Ayant aussi présent à l’esprit le fait que de nombreux gouvernements et parlements du monde entier ont exprimé leurs préoccupations à cet égard, dont le Parlement européen qui, dans sa Résolution sur Guantanamo du 28 octobre 2004, a « invité les autorités des États-Unis à permettre une enquête impartiale et indépendante sur les allégations de torture et de mauvais traitements concernant toutes les personnes privées de leur liberté et détenues par les Etats-Unis »,
1. Demande au Gouvernement des Etats-Unis d’autoriser les mécanismes pertinents de la Commission des droits de l´homme à mener une enquête impartiale et indépendante sur la situation des personnes privées de liberté dans sa base navale de Guantánamo.
2. Demande également au Gouvernement des Etats-Unis d’autoriser à ce titre la Présidente-Rapporteuse du Groupe de travail sur la détention arbitraire, le Rapporteur spécial sur la torture, le Rapporteur spécial sur le droit de toute personne de jouir du plus haut niveau possible de santé physique et mentale et le Rapporteur spécial sur l'indépendance des juges et des avocats à visiter les centres de détention établis dans cette base.
3. Demande à la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme de préparer et de présenter, à la soixante-deuxième session de cette Commission, un rapport sur la situation des personnes détenues dans la Base navale des Etats-Unis à Guantanamo, à partir des résultats des enquêtes menées par les représentants des mécanismes spéciaux susmentionnés.
4. Décide de continuer d’examiner ce point à la prochaine session de cette Commission.
La délégation cubaine à Genève a déjà présenté ce texte que nous vous distribuerons à la fin de la conférence.
Comme vous le voyez, c’est un texte qui demande simplement une enquête des faits sur place ; il ne préjuge pas, il ne condamne pas, il demande simplement une enquête sur ce qui se passe là-bas de la part des mécanismes thématiques de la Commission qui ont été créés justement pour ça : le rapporteur sur la torture, le rapporteur sur la détention arbitraire, afin qu’ils informent et que la Haute-Commissaire fasse ensuite rapport.
Dès demain, la délégation cubaine engagera des consultations à Genève avec les délégations qui le souhaitent, disposée à accepter des vues, de suggestions, à discuter. Nous estimons que le vote devra se dérouler au milieu de la semaine prochaine.
Compte tenu de la gravité de la situation à Guantánamo, et du fait qu’il existe maintenant bien plus de preuves que l’an dernier, nous pouvons vous assurer que nous mettrons ce projet aux voix.
Que personne ne se fasse d’illusions et n’aille croire qu’il n’aura pas à prendre parti. Aucun gouvernement ne pourra se camoufler derrière des considérations politiques ou techniques pour éviter que la CDH se prononce.
Il existe une large information publique, parce que nous avions déjà présenté ce texte l’an dernier. Et voilà pourquoi Cuba demande directement et officiellement – et elle est en train de faire les démarches pertinentes – à l’Union européenne, dont certains ressortissants ont été incarcérés ou sont toujours incarcérés dans le camp de concentration de Guantánamo, de parrainer ce texte, puisque c’est là une situation qui la concerne et l’intéresse directement, et de voter pour. Huit pays de l’UE sont membres de la Commission, et sans leur vote la résolution contre Cuba, par exemple, ne pourrait jamais être adoptée.
C’est le vote de l’Union européenne qui permet aux USA d’obtenir la majorité à la Commission. Je le répète, si les USA n’avaient pas ces huit voix, ils ne pourraient jamais faire passer leur résolution contre nous. Nous demandons donc à l’UE de parrainer notre résolution, comme elle l’a fait pour celle des USA, et de voter en bloc pour elle, comme elle l’a aussi fait dans l’autre cas. Ce serait d’ailleurs tout à fait cohérent avec la préoccupation qu’elle dit sentir pour les droits de l’homme partout dans le monde et surtout en accord avec les réclamations de l’opinion publique européenne. Elle ferait preuve d’esprit de suite sur une question de portée morale universelle.
Nous estimons offrir à l’Union européenne l’occasion rêvée de faire preuve de cohérence éthique. D’autant que le Parlement européen a justement demandé aux gouvernements de faire un geste dans ce sens dans le document intitulé « Préparatifs en vue de la 60e session de la commission des Droits de l'homme des Nations unies », dont le paragraphe 23 signale que le Parlement européen:
demande à la Présidence de parrainer une résolution appelant les États Unis à clarifier sans délai la situation des détenus de Guantanamo au regard des normes internationales relatives aux droits de l'homme et du droit humanitaire international et à décider en conséquence soit de les traduire en justice soit de les libérer;
Un geste dans ce sens serait aussi dans le droit fil du paragraphe 30 :
invite le Conseil et la Commission à lui rendre compte de manière complète des résultats de la session dès la plénière de mai 2004, et souligne que ce compte rendu devra indiquer en détail non seulement les questions sur lesquelles l'Union européenne et ses États membres auront parrainé ou coparrainé des résolutions et l'éventail des activités que l'Union européenne aura déployées au cours de la session de la CDHNU, mais aussi dans quels cas et pour quelles raisons ce parrainage n'aura pas eu lieu;
Ainsi donc, le Parlement européen va jusqu’à demander aux gouvernements d’expliquer pourquoi ils n’ont pas parrainé telle ou telle résolution.
Bref, nous croyons qu’il est temps que l’Union européenne agisse en fonctions des principes qu’elle proclame.
Je vous informe aussi que nous vous distribuerons la Cinquième Partie du livre Cuba et les droits de l’homme, cette Partie s’intitulant. : Guantánamo, un « trou noir » moral et juridique, qui contient une bonne information complémentaire sur la situation de la base étasunienne qui occupe illégalement le territoire de Guantánamo.
Je tiens enfin à souligner que l’administration étasunienne qui cherche depuis des semaines à condamner Cuba offre aujourd’hui un refuge aux USA à un terroriste internationale avéré, Luis Posada Carriles.
Celui-ci a toujours travaillé pour le gouvernement étasunien. Quand il faisait partie de l’équipe du colonel Oliver North qui réalisait l’opération illégale de livraison d’armes à la contra nicaraguayenne, il touchait même deux salaires : de la Maison-Blanhe et du département d’Etat. C’est là une information publique provenant du système judiciaire étasunien lui-même.
À une époque plus récente, après avoir participé à des actions aussi exécrables que le sabotage en plein vol de l’avion de passagers cubain à la Barbade, il a organisé le réseau de mercenaires qui ont posé des bombes dans des hôtels de La Havane et tué un jeune touriste italien Fabio di Celmo.
Les principaux fonctionnaires de l’administration Bush, les porte-parole de la Maison-Blanche et du département d’Etat ne disent pas un mot après que Fidel les a sommés, le 11 avril, de dire si c’est vrai ou non. Pendant ce temps, Posada Carriles demande publiquement l’asile aux autorités d’immigration, arguant de ses mérites comme officier de l’Agence centrale des renseignements et comme membre de l’armée des Etats-Unis, et reconnaissant être entré aux USA depuis un mois.
L’administration Bush continue de faire preuve, à un niveau scandaleux, d’une morale à double vitesse ; ses croisades en faveur des droits de l’homme sont bâties sur le mensonge et ne répondent qu’à ses visées de domination mondiale.
Le silence de l’Union européenne est d’ailleurs tout aussi hypocrite. Bien que Fidel lui ait demandé, toujours le 11 avril, de se prononcer sur un fait si grave, le refuge offert à un terroriste qui est même responsable de la mort d’un ressortissant italien, elle se tait et trahit à son tour ses prétendus engagements terroristes.
La décision finale de l’administration Bush au sujet de l’asile de Posada Carriles et la position sur ce point d’autres gouvernements auront des implications énormes pour la lutte internationale contre le terrorisme.
L’opinion publique mondiale, après la sommation de Fidel, attend. Les survivants et les familles des victimes des actes terroristes demandent que justice soit faite et attendent que les gouvernements ainsi sommés se prononcent.
C’est donc dans ce contexte que le gouvernement et le peuple cubains affirment que ni les résolutions infâmes de Genève, ni les pressions, ni les chantages, ni les menaces, ni les mensonges, ni les campagnes ne nous dévieront de notre cap révolutionnaire, anti-impérialiste et solidaire avec les causes justes dans le monde.
Mauricio Vicent (El País, Madrid): Deux questions, monsieur le ministre. D’abord, suite à ce que vous avez dit, le dialogue qui vient de s’ouvrir avec l’Union européenne est-il interrompu ? Ensuite, à quel moment se trouve-t-il ?
Felipe Pérez Roque. Il est au bord du naufrage. Il a besoin que l’Union européenne décide de quel bord elle veut être.
Mauricio Vicent: Que doit donc faire l’Union européenne pour le prouver et pour que Cuba agisse différemment?
Felipe Pérez Roque: L’Union européenne sait très bien ce qu’elle doit faire, elle sait ce qu’elle a mal fait, elle sait ce qu’elle doit rectifier, du moins je l’espère. Si elle ne le sait pas, alors, elle n’a pas les pieds sur terre.
Mauricio Vicent: Etes-vous optimiste ou pessimiste ?
Felipe Pérez Roque: Je suis réaliste. Je suis sûr que Cuba ira de l’avant, avec l’Europe ou sans elle, et qu’elle a le soutien et la sympathie croissante des peuples du monde, même ceux de l’Union européenne.
Mauricio Vicent: Ma deuxième question. Dans cette réévaluation des rapports avec l’Union européenne, Cuba va-t-elle distinguer au cas par cas, selon la tendance de chaque pays au dialogue, ou alors va-t-elle tous les mettre dans le même sac ?
Felipe Pérez Roque: Ça dépend. Nous ne nous fermons aucune possibilité. Nous devons examiner les choses et nous déciderons, sans ignorer pour autant que, même si tous les pays d’Europe ont parrainé en bloc la résolution, certains sont plus enthousiastes que d’autres dans leur vocation de satellites de Washington.
Nous apprécierons les choses et maintiendrons tous les choix ouverts. En tout cas, les pays européens favorables au dialogue et à la coopération avec Cuba devront finir par décider s’ils vont défendre leur ligne ou s’ils vont continuer de vaciller, ce qui, bien entendu, a encouragé les ennemis de ce choix à intensifier leurs actions pour le boycotter.
Mauricio Vicent: Le fait de soutenir ou de ne pas soutenir la résolution que vient de présenter le gouvernement cubain et qui sera discutée la semaine prochaine sera-t-il catégorique à vos yeux pour décider des événements futurs ?
Felipe Pérez Roque: Ce sera assurément catégorique, surtout, en ce qui concerne la morale des dirigeants de l’Union européenne ; ce sera catégorique pour l’image de marque des gouvernements de l’Union européenne. Ce sera assurément catégorique pour savoir si leur prétendue vocation à la défense des droits de l’homme dans le monde est vraiment universelle, impartiale, non complice des puissants.
Puisqu’ils ont parrainé et voté la résolution concernant la situation de presque toute l’île, nous leur offrons l’occasion de s’inquiéter maintenant des 117 km2 qui ont échappé à la résolution étasunienne, et nous serons dans l’attente pour voir ce qu’ils feront. Nous verrons bien s’ils feront comme l’an passé, où les représentants de l’Union européenne sont venus nous supplier de retirer notre projet, de ne pas les placer dans une situation si difficile et si embarrassante. Et quand nous leur avons dit : « Mais, alors, que faites-vous de la morale ? », ils nous ont répondu : « Le hic, c’est que le monde est comme ça et que nous ne pouvons pas le changer. Vous devez comprendre notre relation transatlantique avec les Etats-Unis. » Et quand nous avons constaté qu’ils ne nous soutiendraient pas et que les Etats-Unis pouvaient dès lors manipuler les résultats de ce débat, nous avons retiré notre résolution. Mais cette année-ci, pas question ! Il faudra bien qu’ils se prononcent sur ce point. Et je n’exclus pas que d’autres pays souhaitent même durcir cette résolution, la rendre plus pointue, plus exigeante, car demain nous engagerons des consultations avec d’autres pays de la Commission.
Nous verrons bien si l’Union européenne viendra de nouveau nous supplier de la retirer pour ne pas se retrouver dans une position embarrassante, ou si elle prendra la tête des efforts pour faire adopter une résolution sur une situation dans laquelle leurs ressortissants sont impliqués, puisqu’ils sont prisonniers et torturés et soumis à des sévices à Guantánamo.
Lucía Newman (CNN): Monsieur le ministre, le président Fidel Castro a dit voilà exactement une semaine qu’il se moquait comme de l’an quarante du vote à la Commission des droits de l’homme à Genève. Si vous vous en moquez comme de l’an quarante, alors, pourquoi y consacrez-vous tant de temps, tant de ressources et tant d’efforts pour la dénoncer ?
Felipe Pérez Roque: Je tiens à dire que nous nous en fichons effectivement comme de l’an quarante, dans le sens que l’a dit Fidel : nous nous fichons des machinations, nous nous fichons de la manière infâme dont on oblige les pays à voter à coups de force et de chantage ; nous nous fichons que le principal accusé se transforme en accusateur ; nous nous fichons de tout ça comme de l’an quarante parce que ni cette résolution, ni aucune autre mesure arbitraire et agressive de l’administration étasunienne contre Cuba n’aura le résultat qu’attendent ses auteurs, qu’elle se brisera sur la résistance de notre peuple.
En revanche, ce dont nous ne nous fichons pas, et voilà pourquoi nous lui consacrons des efforts, c’est de la noble cause des droits de l’homme, de la coopération internationale véritable dans ce domaine ! Et cette cause, nous devons la libérer des intérêts sordides d’un groupe de pays puissants, des Etats-Unis et de leurs complices qui l’ont prise en otage. Nous aspirons à une Commission qui stimule vraiment la coopération, dans le respect de l’indépendance et de la souveraineté des Etats, qui cesse d’être ce champ de bataille politisé, ce pilori où l’on cloue les pays qui, comme Cuba, ne plient pas, ne se rendent pas, ne se vendent pas, ne trahissent pas, ne négocient pas, ne pactisent pas, toutes raisons qui expliquent pourquoi on l’accuse. Les puissants ne supportent pas cet exemple de dignité, cet exemple d’un petit pays qu’ils ne parviennent pas pourtant à faire plier.
Alors, oui, nous nous fichons comme de l’an quarante des machinations, mais que des violations comme celles de Guantánamo soient analysées et dûment examinées et que la communauté internationale coopère à leur élimination, ça oui, en revanche, ça nous importe énormément.
Lucía Newman: Alors, pourquoi Cuba a-t-elle attendu la fin du vote pour présenter sa résolution ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas présentée avant ?
Felipe Pérez Roque: Parce que nous estimons que c’est au point de l’ordre du jour actuellement en discussion que cette question peut être dûment traitée, et aussi parce que nous évitions ainsi de vicier la discussion de la résolution sur Cuba par cette autre question-ci. La question de Guantánamo est si importante que la Commission doit maintenant y consacrer tous ses efforts, ne s’occuper que de ça la semaine prochaine afin de clore en beauté les travaux de la session annuelle.
Gerardo Arreola (La Jornada, Mexique): Monsieur le ministre, je souhaiterais que vous m’apportiez une précision au sujet de ce que vous avez dit du Mexique… J’ai cru comprendre que le gouvernement mexicain avait fait part à son homologue cubain de son intention de recommencer à s’abstenir…
Felipe Pérez Roque: Plus d’une fois, en privé.
Gerardo Arreola: Alors, quelles conséquences cela aura-t-il sur les relations bilatérales et sur d’autres questions collatérales comme la dette, la question migratoire, etc. ?
Felipe Pérez Roque: La conséquence de rouvrir l’étape de la confrontation et de convaincre le gouvernement cubain que les tentatives de dialogue et de normalisation avec lui n’étaient pas honnêtes, n’étaient qu’une simple tactique.
Irma Cáceres (TV cubaine): Monsieur le ministre, l’ambassadeur chinois a présenté une explication de vote qui a eu beaucoup d’impact à la Commission, surtout ce qu’il a dit à propos des Etats-Unis. Pourriez-vous nous donner votre opinion ?
Felipe Pérez Roque: L’ambassadeur chinois, qui est un diplomate prestigieux, combatif, très bien connu pour sa défense résolue des positions de son pays et de celles du tiers monde, a fait une excellente intervention dont nous lui savons gré, tout comme nous lui savons gré des quatre vérités qu’il a dites et qu’il fallait dire à la Commission et de sa reconnaissance de l’exemple de résistance que donne Cuba. Cela nous honore, assurément. Je suis sûr que la population cubaine, en l’écoutant, pensera comme nous.
Irma Caceres: Pourriez-vous nous cite deux cas prouvant à quel point, publiquement, l’Europe, autrefois région de grandes puissances coloniales, est devenue aujourd’hui ce figurant, selon votre expression ?
Felipe Pérez Roque: Je crois que son incapacité à adopter une position commune sur la guerre d’Irak et le fait que quelques gouvernements membres, à commencer par le gouvernement espagnol conduit alors par José María Aznar, soient même devenus les complices des USA dans cette aventure – la fameuse photo des Açores fait vraiment honte – sont une preuve que l’Union européenne perd de l’espace dans le monde. Elle est un géant économique, certes, mais un nain en influence politique.
Mais je crois que sa position honteuse à la CDH où elle se ligue aux USA pour condamner de petits pays du tiers monde, comme Cuba, tout en ne disant pas un traître mot et en regardant ailleurs quand il s’agit de questions comme la base navale de Guantánamo et Abu Ghraib, en fait, ce qui est pire, un nain moral.
Je ne parle pas des peuples européens, je ne parle pas de la culture, de l’histoire, de leur apport à la culture, à notre culture, je parle des gouvernements, je parle des politiciens, de certains politiciens qui devraient assurément réviser leur façon d’agir.
Nous voulons des relations avec l’Union européenne, nous souhaitons le dialogue, la coopération sérieuse, respectueuse, mûre, mais ce ne sera possible que si elle définit si elle agit comme un bloc de pays indépendants ou si elle naufrage dans les eaux des intérêts étasuniens.
Serguei Novozhilov (ITAR-TASS): Monsieur le ministre, que pensez-vous des déclarations faites récemment par le président ukrainien aux USA au sujet des droits de l’homme à Cuba ?
Felipe Pérez Roque: Une honte et un coup de poignard dans le dos du pays qui a fait le plus pour les victimes de Tchernobyl ! Un coup de poignard dans le dos du peuple qui a accueilli généreusement et soigné gratuitement dix-huit mille petits ukrainiens, ses compatriotes ! Mais cela ne diminuera pas pour autant l’affection de Cuba pour le peuple ukrainien, ni notre fierté des liens historiques qui ont existé entre les Ukrainiens et les Cubains, pas plus qu’elle ne fera des enfants qui ont besoin du concours de nos professionnels de la médecine et de nos ressources, des victimes de représailles.
Cuba est une force morale, pas une grande puissance, comme l’a dit Fidel voilà quelques jours. C’est pourquoi, même si les actes, les décisions que des gouvernements du tiers monde prennent parfois envers nous nous font mal, nous tenons compte toutefois, comme dans les cas des Africains, des énormes pressions qui s’exercent sur eux. Nous ne manions pas, dans notre langage, les représailles, les menaces, le chantage, typiques du gouvernement impérial. Ceci dit, nous ne pouvons communier, bien entendu, avec la décision du gouvernement ukrainien que nous jugeons honteuse.
Serguei Novozhilov: Ma deuxième question. Après ce vote à la Commission de Genève, dans quel mesure le danger d’une intervention directe des USA contre Cuba grandit-il ?
Felipe Pérez Roque: Les USA utilisent la Commission des droits de l’homme en vue de fabriquer un prétexte leur permettant de justifier leur politique d’agression contre Cuba.
En fait, leur discours officiel a changé. Avant, le prétexte était la lutte contre le terrorisme ou contre la possession d’armes de destruction massive ; maintenant, la rhétorique est la nécessité de modifier les « régimes » dans d’autres pays, la nécessité de « libérer » leur peuple… Mais autre chose sont les votes à Genève, autre chose venir nous « libérer » ici sur notre terre où il leur faudra attraper chaque Cubain à la pointe de leurs baïonnettes ! Et on verra bien alors s’ils peuvent changer le « régime » à Cuba ! Ce serait une équipée dont le coût est incalculable.
Modérateur: Une dernière question.
Andrea Rodríguez (AP): La résolution votée à Genève, vous l’avez dit, n’est pas une résolution condamnatoire.
Felipe Pérez Roque: Non parce que les USA ne le voudraient pas, mais bel et bien parce qu’ils ne le peuvent pas.
Andrea Rodríguez: Alors, pourquoi le gouvernement cubain ne permet-il pas l’entrée de l’observatrice, s’il a déjà permis l’entrée de nombreuses autres délégations venues s’intéresser à de nombreuses questions ayant à voir avec les droits de l’homme à Cuba ?
Ma deuxième question concerne le Mexique. Le vote semble démontrer que le Mexique tourne le dos au MERCOSUR et se tourne, d’une certaine manière, vers les USA. Croyez-vous que le Mexique a voté de la sorte afin de recevoir le soutien des USA à son candidat à l’OEA, ou croyez-vous que d’autres facteur ont joué ?
Felipe Pérez Roque: Sur la première question, pourquoi Cuba ne permet-elle pas l’entrée de la représentante – parce qu’il s’agit d’une juriste française, Christine Chanet – de la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme ? Eh bien, tout simplement, parce que Cuba refuse de se plier aux pressions et à la manipulation, parce que Cuba ne pactise pas, ne négocie pas ses principes, ne recule pas d’un pouce quand il s’agit de ses prérogatives souveraines. Elle refuse d’être jugée par le gouvernement le plus puissant de la planète, qui devrait être en fait l’accusé, et elle ne reconnaît donc pas la moindre légitimité à cette résolution. Et comme le mandat de cette représentante découle de cette résolution qui est pour nous nulle et non avenue, cette juriste se convertit du même coup en sa victime. Nous ne pouvons coopérer avec la résolution étasunienne. Mais nous ne refusons pas, en revanche, de coopérer – et de fait nous le faisons habituellement – avec tous les mécanismes universels, non sélectifs et non discriminatoires, de la Commission.
Je dois rappeler que Cuba a été le premier pays d’Amérique à inviter le Haut-Commissaire des droits de l’homme. Pas un représentant, non, le Haut-Commissaire en personne qui n’a jamais été invité officiellement à visiter les USA et qui n’a jamais visité la moitié des pays latino-américains.
Le Haut-Commissaire est maintenant une femme, une Canadienne. À l’époque, il s’agissait d’un prestigieux juriste équatorien, José Ayala Lasso, qui a été ensuite ministre des affaires étrangères et qui a démissionné justement quand son gouvernement a voté contre Cuba en 1999 à Genève. Quand il était Haut-Commissaire, donc, il est venu ici et il a publié ensuite un rapport dans lequel il reconnaissait qu’il n’existait à Cuba aucune situation de violations massives, flagrantes et systématiques des droits de l’homme. Cuba l’avait invité, et il est venu.
Cuba a invité des rapporteurs de la CDH, certes, mais parce que leur mandat est universel, parce qu’ils existent pour tous les pays. Si elle refuse la représentante, c’est que son mandat concerne uniquement Cuba.
Pourquoi Cuba ? Pourquoi n’y a-t-il pas de résolution sur les Etats-Unis ou sur le Mexique ou sur d’autres pays latino-américains ? Pourquoi, alors que ce continent-ci compte trente-quatre pays, on ne présente une résolution que contre Cuba ? Il n’y aurait donc pas de violations des droits de l’homme dans les autres pays latino-américains ? Pas de violations aux Etats-Unis ? Pas de violations en Amérique centrale ? Pourquoi, alors que les USA informent dans leur rapport annuel – où ils jugent tout le monde, sauf eux-mêmes – de choses pires au Mexique ou en Amérique centrale, par exemple, ne présentent-ils pas une résolution contre eux et ne le font-ils que contre Cuba?
Voilà pourquoi nous ne coopérons pas avec cette résolution. Mais nous avons invité le Haut-Commissaire, nous avons invité des rapporteurs, entre autres le Rapporteur sur la discrimination de la femme, le Rapporteur sur le recours à des mercenaires pour violer les droits de l’homme. Tenez, celui-ci a ensuite fait rapport et affirmé avoir collecté des preuves que le terroriste d’origine cubaine Posada Carriles recourait à des mercenaires ; quand il a voulu entrer aux USA pour poursuivre son enquête, les autorités lui ont refusé l’entrée ! Ce Rapporteur, un avocat péruvien, Bernales Ballesteros, a recueilli des preuves de complicité et de tolérance envers Luis Posada Carriles en Amérique centrale.
Cuba informe régulièrement le Haut-Commissariat, et les mécanismes de suivi des Conventions relatives aux droits de l’homme auxquelles elle est Partie. Nous ne refusons pas, tant s’en faut, la coopération internationale dans ce domaine, mais celle-ci doit être non discriminatoire et universelle.
Pourquoi devrions-nous donc coopérer avec un mandat frelaté, avec une résolution imposée de force ?
Quant à la deuxième question, je crois que le gouvernement mexicain, par sa décision, ne fait pas seulement que tourner le dos au MERCOSUR : il tourne pratiquement le dos au reste de l’Amérique latine, il franchit la frontière du Río Grande en direction du nord. Les raisons qu’il a de le faire, c’est à lui qu’il faut poser la question. Je me bornerais à dire que nous n’accusons pas le peuple mexicain envers lequel nous n’éprouvons que des sentiments de sympathie, d’affection, de gratitude. C’est le peuple qui a accueilli José Martí, le peuple qui a accueilli Fidel et les attaquants de la Moncada avant leur retour sur le Granma, le peuple qui s’est opposé à l’invasion de Playa Girón, le peuple dont l’ancien président Lázaro Cárdenas voulait venir comme volontaire pour combattre à Playa Girón, pour défendre les Cubains. Un peuple généreux, lié à nous par la culture et par l’histoire.
Nous n’accusons pas le peuple mexicain, nous n’avons pas un mot irrespectueux envers lui. Nous respectons infiniment le peuple mexicain. N’empêche que ses sentiments envers Cuba ont de nouveau été trahis.
Modérateur: Je vous remercie, monsieur le ministre.
Felipe Pérez Roque: Merci à vous.